Zomia ou l'art de ne pas être gouverné

Infokiosques.net — Paysannerie & ruralité 2015-06-14 SCORE 8/10

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Synopsis

James C. Scott, professeur à Yale depuis les années 1970, se consacre à l'analyse des formes de résistance des peuples colonisés et marginalisés face à la domination de l'État. Ce texte récapitule son ouvrage « Zomia ou l'art de ne pas être gouverné », traduit en français en 2013, qui propose une réécriture de l'histoire moderne autour d'un concept clé : Zomia.

Zomia désigne un espace géographique et politique de 2,5 millions de km² s'étendant sur neuf États d'Asie du Sud-Est (Chine, Birmanie, Inde, Bangladesh, Bhoutan, Thaïlande, Laos, Vietnam, Cambodge), peuplé d'environ 100 millions de personnes appartenant à des minorités ethniques et linguistiques variées. Le terme signifie « gens de la montagne » en tibéto-birman. Loin d'être un simple vestige géographique, Zomia représente un phénomène politique volontaire : depuis deux millénaires, les communautés de cette région refusent systématiquement leur intégration aux États-nations, échappant ainsi au contrôle des gouvernements, au travail forcé, à l'impôt et à la conscription.

Contrairement au discours occidental qui qualifie ces peuples de « primitifs » ou « archaïques », Scott les conçoit comme des communautés de « fugitifs » ayant activement réorganisé leurs sociétés en réaction aux projets de construction étatique des vallées fertiles. Certains ont même abandonné l'écriture pour éviter l'appropriation de leur mémoire et identité. Ces caractéristiques — nomadisme, organisation segmentée, résistance à l'écrit — ne sont pas des marqueurs de retard culturel, mais des adaptations politiques et stratégiques destinées à prévenir leur capture par l'État.

L'analyse historique souligne un contexte crucial : jusqu'au début du XIXe siècle, les limitations technologiques et démographiques confinaient les empires continentaux à un rayon de 300 km de contrôle effectif. Les montagnes formaient des barrières naturelles à l'expansion du pouvoir. Cette géographie politique a permis l'émergence d'espaces de repli pour les populations récalcitrantes.

L'ouvrage s'inscrit dans la continuité de Pierre Clastres et sa théorie de la « société contre l'État ». Il remet en question les évidences politiques modernes : la « civilisation » est-elle nécessairement souhaitable ? Peut-il exister des sociétés sans État ? L'intégration forcée représente-t-elle le « progrès » ? En montrant que Zomia demeure la dernière région du monde dont les peuples n'ont pas été complètement intégrés à des États-nations, Scott propose une contre-histoire de la modernité qui valorise les stratégies d'insoumission des populations marginalisées.

En clair

Pendant 2000 ans, des millions de gens en Asie du Sud-Est ont refusé de se faire gouverner par les États : ils se sont installés en montagne, ont changé complètement leurs façons de vivre et se sont arrêtés d'écrire pour qu'on ne contrôle pas leur histoire. Ça prouve que des sociétés sans État existent et marchent — et c'est pas un retard, c'est un choix politique. Pour une lutte foncière ou territoriale : ce texte montre que l'insoumission à l'intégration étatique est historiquement possible, et que la montagne, la mobilité et la fragmentation peuvent être des tactiques conscientes de défense de l'autonomie.

Extraits

Privilégiant des modèles politiques d'auto-organisation, certains sont allés jusqu'à choisir d'abandonner l'écriture pour éviter l'appropriation de leur mémoire et identité

p. 3

Il s'agit ici d'une contre-histoire de la modernité. Comme Pierre Clastres, James C. Scott nous raconte l'histoire « d'une société contre l'État »

p. 3

Il serait faux de voir ces populations comme des vestiges de populations « primitives, archaïques, voire néolithiques »

p. 4

Concevoir le peuplement des collines comme un long processus de migrations avec sédimentation démographique et redéfinition des identités à distance de l'État

p. 4

Un empire continental ne pouvait régner que dans un rayon de 300 km. Plus loin, il ne contrôlait plus rien

p. 5
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