Bienes comunes
discovery_promoted 2020-09-28 SCORE 6/10
Document original ↗Synopsis
Cet article de Luis Lloredo Alix propose une cartographie conceptuelle des biens communs, concept devenu ubiquitaire dans les débats philosophiques et politiques contemporains. L'auteur part d'un constat : la profusion d'usages du terme « bienes comunes » (bien communs, comunes, comunales, commoning, procomún) en a fait un outil rhétorique vidé de sens. Pour clarifier, Lloredo restitue d'abord l'histoire longue des communs, soulignant que la gestion communale des champs fut la règle des civilisations agraires (auzolan basque, Gewere germanique, andecha asturienne, ejidos mexicains, mingas boliviennes, quilombos brésiliens). Il analyse le tournant de la modernité, quand la propriété privée absolue s'est imposée via les révolutions libérales, détruisant la prévalence des régimes communaux. Ce processus, nommé « cercamiento » (enclosure), a suscité des résistances durables depuis les courants socialistes, communistes, anarchistes et indigenistes. Lloredo contextualise le débat académique contemporain par le prix Nobel d'Elinor Ostrom (2009), qui redonna légitimité aux études sur les communs, la coopération et l'action collective. Il pose alors la question centrale : comment distinguer les cinq grandes conceptions de « lo común » (théologique, économique, juridique, communaliste, politique) ? La contribution majeure est de montrer que les communs ne dépendent pas de propriétés immanentes aux choses, mais de pratiques de « communalisation ». L'article révèle aussi une tension théorique fondatrice : le débat médiéval entre la notion franciscaine d'usus (usage direct des biens, sans exclusion) et la scolastique tardive (propriété privée comme droit absolu d'exclure). Enfin, Lloredo critique implicitement la « tragédie des comunes » de Garrett Hardin, qui présentait la gestion collective comme fatalement vouée à la surexploitation—thèse que les travaux empiriques des communs ont largement infirmée. L'enjeu demeure : comment penser juridiquement et politiquement des formes de gestion terrestre hors de la logique binaire État/Marché ?
En clair
C'est un manuel d'histoire : comment les paysans et peuples autochtones ont géré leurs terres en commun avant que l'État et le marché capitaliste ne les expropient via les enclosures, et comment certains mouvements (socialistes, anarchistes, indigènes) ont tenté de résister. À utiliser pour historiciser nos luttes actuelles pour les communs fonciers : on n'invente rien, on retrouve une pratique millénaire qu'on réactive.
Extraits
L'organisation communale des champs a été la règle socioéconomique prédominante pendant la longue époque où les civilisations étaient éminemment agraires.
La prévalence de la propriété communale a commencé à se briser aux débuts de la modernité, avec l'émergence de nouveaux pouvoirs de nature privée ou étatique qui, agissant séparément ou conjointement, ont initié un processus irréversible de marchandisation et d'enclosure.
La notion franciscaine du usus – qui prêchait la jouissance directe des biens, en régime d'accès ouvert – et la scolastique tardive du Moyen Âge, qui a commencé à théoriser la propriété privée comme un droit absolu d'exclusion.
Les révolutions libérales se sont édifiées sur un pacte économico-social qui érigeait la notion absolue de propriété, laquelle se concevait désormais selon une logique impitoyablement binaire : soit publique – c'est-à-dire étatique – soit privée
Les nombreux mouvements qui, depuis des orientations socialistes, communistes, anarchistes ou indigénistes, ont tenté de renverser les funestes conséquences sociales et écologiques qu'un tel processus produisait
La popularité du terme – dans toutes ses variantes – a fini par produire que tant les politiques que les universitaires veulent l'employer à tout prix, devenant souvent un simple expédient rhétorique
Le commun ne dépend pas de certaines qualités des choses, mais plutôt de pratiques tendant à « communaliser » des espaces de vie