Les communs de la terre et des ressources naturelles, socles d'un développement économique apaisé?
HAL — communs fonciers 2026-10-04 SCORE 8/10
Document original ↗Synopsis
Ce chapitre d'un ouvrage collectif publié en 2023 par l'AFD et le Groupe Banque mondiale analyse les communs de la terre et des ressources naturelles en Afrique subsaharienne comme socles potentiels d'un développement économique durable et pacifié. L'Afrique demeure largement rurale (456 millions d'hectares agricoles, 53 % de la population active en agriculture), et les terres constituent la base économique de millions de personnes en zones rurales, liée aux enjeux critiques de sécurité alimentaire, stabilité sociale et croissance.
Face à une variabilité extrême des ressources naturelles aggravée par les changements climatiques depuis les années 1970 (3 millions d'hectares de forêts disparaissent chaque année, 45 % des terres sont dégradées), les sociétés africaines ont façonné des organisations collectives adaptatives. Ces « communs de la terre et des ressources naturelles » fonctionnent comme des formes instituées qui régulent l'accès selon des règles locales, composites et évolutives. Loin de structures figées, ils opèrent en agencements multi-scalaires (du ménage aux coordinations sous-régionales) et constituent à la fois un filet de sécurité sociale et un levier d'entrepreneuriat coopératif.
La flexibilité est centrale : au Sahel, usages agricoles, pastoraux et halieutiques coexistent sur les mêmes espaces selon des arrangements négociés. L'étude de cas du Kenya (pâturages Waso, county d'Isiolo, groupe Borana) montre concrètement comment plusieurs niveaux institutionnels (Warra au niveau ménage, Olla pour les regroupements) régulent l'accès saisonnier aux ressources.
Cependant, une menace majeure pèse : depuis les indépendances, les politiques foncières africaines privilégient massivement une approche standardisée promouvant la propriété exclusive et la marchandisation des terres. Parallèlement, les politiques publiques utilisent l'exploitation des ressources comme levier de développement macro-économique, sans considération pour les systèmes collectifs existants. L'enjeu central devient : comment sécuriser et accompagner ces communs pour qu'ils soutiennent durablement un développement équitable et écologiquement viable ? Cela suppose un renouvellement des engagements de l'État et des collectivités locales envers ces régimes fonciers alternatifs à la propriété capitaliste exclusive.
En clair
Ce texte explique que en Afrique, les terres et ressources ont toujours été gérées ensemble par les communautés locales selon leurs propres règles, et non vendues comme propriété privée. Aujourd'hui, les gouvernements poussent à transformer tout ça en propriété exclusive et marchandisée, ce qui fragilise la terre, la paix et la survie des paysans. Le texte montre que les systèmes collectifs fonctionnent et s'adaptent aux crises climatiques mieux que la propriété privée.
Extraits
Nombre de ressources naturelles et d'espaces ruraux d'Afrique subsaharienne sont partagés et gérés en commun par un ou plusieurs groupes sociaux.
Ces communs de la terre et des ressources naturelles sont des formes instituées, qui adoptent une perspective fonctionnelle des rapports fonciers par les usages et qui définissent les règles locales de régulation de l'accès à la terre.
Ils constituent dans certaines situations un frein aux menaces sur la paix sociale, en préservant un accès aux ressources et à la terre pour les différentes catégories de populations locales.
Usages agricoles, pastoraux et halieutiques sont intimement imbriqués sur les mêmes espaces : dans les zones où les usages agricoles sont prioritaires, le pastoralisme peut être pratiqué sous réserve que les actions nécessaires à la protection de la ressource pour les premiers soient mis en place par les seconds.
Ces organisations, que nous désignons sous le terme de « communs de la terre et des ressources naturelles », utilisent et gèrent les ressources dans de nombreuses situations en Afrique subsaharienne.
L'écosystème de pâturages de Waso couvre plus de 95 % du county de Isiolo au Kenya (environ 20 000 km²) et s'étend dans les counties voisins de Marsabit au nord, de Wajir au nord-est et de Garissa à l'est.
Le continent voit ainsi disparaître chaque année pratiquement trois millions d'hectares de forêts, tandis que la désertification touche 45 % des terres et que parmi elles, jusqu'à 65 % des terres productives sont considérées comme dégradées.